Martin vs. Wilkins
Vous n’êtes pas sans savoir que, récemment, l’ambassadeur des États-Unis au Canada David Wilkins a sermonné Paul Martin et lui a reproché de faire campagne sur le dos des États-Unis, notammant lors de son allocution à la Conférence de Montréal sur les changements climatiques. Cela n’a fait ni plus ni moins que soulever l’ire du chef libéral qui s’est empressé de répondre qu’il ne faisait pas campagne sur le dos des États-Unis, mais qu’il essayait plutôt de défendre la voix du Canada.
Eh bien j’ai l’infâme regret d’annoncer à Paul Martin qu’il fait effectivement campagne sur le dos des États-Unis. Wilkins a tout à fait raison, et même davantage. Et il ne fait pas campagne sur leur dos à moitié à part ça. Pire encore, la même attitude prévaut chez d’autres partis fédéraux, et ce, d’élection en élection. Pourquoi?
Parce que c’est payant! En votes, bien sûr. Se faire du capital politique sur le dos des États-Unis est une tactique aussi vieille que le Canada lui-même, et elle fonctionne encore très bien, surtout depuis que c’est l’universellement honni George W. Bush qui est au pouvoir du côté sud de la frontière. La rivalité entre le Canada et les États-Unis a toujours permis ce genre de comportement de notre côté. Mais c’est une arme à double tranchant: que penser d’un candidat à la position de premier ministre du Canada qui dénonce son voisin à tout rompre pendant la campagne électorale, et une fois les élections terminées, hop! On fait comme si de rien n’était et on travaille sur la qualité des relations canado-américaines.
Savez-vous quoi? Le Canada est terriblement chanceux que les États-Unis ne portent AUCUNE attention à ce qui s’y dit dans les journaux.
Wilkins lui-même a dit que Paul Martin s’aventurait “sur un terrain glissant” en faisant en sorte de rabaisser les États-Unis afin de mieux faire paraître le Canada. D’accord, ces commentaires ne nous démontrent pas que le peuple américain tout entier est au courant de l’affaire, et donc que l’impact de la chose est minimal. Mais imaginons un instant qu’un grand média américain sérieux, tel le New York Times ou le Washington Post, tombe sur de telles déclarations. Quelle perception pensez-vous que le peuple américain aurait du Canada? Pensez-vous qu’il serait enclin à laisser son président (quel qu’il soit) commercer allègrement avec le “Great White North”?
Probablement pas.
Wilkins ne veut pas parler de risques de représailles politiques de la part de l’administration Bush envers Paul Martin (s’il est réélu - croisons nos doigts pour qu’il soit renvoyé à l’opposition), il veut simplement avertir le chef libéral qu’il n’acceptera pas que le Canada se mêle de la politique étrangère ou domestique ou écologique ou autre des États-Unis d’Amérique (avec raison!), et surtout pas en campagne électorale, pour se faire du capital politique auprès des électeurs canadiens, qui ont constamment le besoin de se faire rappeler qu’ils ne sont pas américains… et le plus incroyable dans tout ça, c’est que Paul Martin utilise la MÊME justification pour donner du sens à ce qu’il a à dire. Il ne veut pas que la politique canadienne subisse l’interférence des États-Unis, ce qu’il a JUSTEMENT commencé par faire! (Rappelons que Martin a tenté par un discours à la Conférence de Montréal de rappeler l’administration Bush à l’ordre - ce qui est SON ordre - au sujet des changements climatiques)
Martin ne méritait rien de moins qu’une belle taloche en arrière de la tête. Et c’est monsieur Wilkins qui s’en est occupé de manière disons… plus… diplomatique.
Autre problème dans la campagne de Martin: ce dernier vante constamment la super-hypra-bonne performance de l’économie canadienne durant son mandat. Mais il oublie que l’économie du Canada est tellement amarrée solidement à celle des États-Unis que c’est directement et uniquement grâce à cette dernière que le Canada va bien. Mais voyons, au Canada, c’est bien connu, on se sert seulement du voisin du Sud quand vient le temps de le démoniser. Voyez plutôt la chronique de Réal Pelletier dans La Presse d’hier intitulée “Prospérité débordante du voisin du Sud”. Dans celle-ci, Pelletier assène un coup dur au bilan de Paul Martin:
“Le premier ministre et ex-ministre des Finances, Paul Martin, aime bien, en ces jours de campagne électorale, se pavaner en brandissant un bilan de santé économique qu’il juge superbe. Langage de circonstance qui occulte un peu cavalièrement une réalité de base: le voisin du Sud est vorace, il consomme sans beaucoup de retenue et les Canadiens en profitent.”
Il est temps que le Canada réalise que sa prospérité économique dépend à environ 70% des États-Unis, et que l’influence de l’économie canadienne n’y joue pas pour grand-chose. Au Québec, la province la plus anti-américaine du Canada, (autrefois la plus pro-américaine sous Bill Clinton) c’est 85% de ce que nous exportons qui y est vendu. Nous n’avons pas DU TOUT intérêt à montrer de l’anti-américanisme. Et pourtant, on ne fait que ça au Québec.
Et nous sommes chanceux que nos voisins et acheteurs de nos produits ne portent pas plus attention à nous…
